Jeudi dernier, mon Lou et moi, en bons représentants de la Varock Films., nous sommes rendus à une projection en avant-première au Conservatoire, d’un film supporté par les hautes instantes culturelles de la région. On s’était dit, à défaut d’avoir une leçon de cinéma, on pourra au moins montrer nos frimousses et continuer tranquillement de mettre le pied dans le Grand Monde Culturel Champardennais (le GMCC, donc).
Heureusement qu’on n’a pas compté sur la leçon de cinéma.
Par contre, on n’avait pas prévu la petite séance pré-projection, où un représentant de l’Etat et une représentante de la Région se sont mutuellement complimentés sur leur merveilleux et impressionnant engagement pour le Culture. Si j’étais vulgaire, je te dirais que c’était de la branlette intellectuelle, mais je ne connais pas suffisamment ces personnes, soit-disant si impliquées dans la vie culturelle locale, pour me permettre une telle offense.
On commençait donc déjà à rire (jaune) avec le Lou, et deux amies actrices qui travaillent avec nous, qui galèrent pour retrouver leur statut d’intermittente et qui se prennent en pleine tronche le pseudo-rayonnement culturel local. Déjà moi, en tant que bénévole d’une asso culturelle, ça m’a fait du mal d’entendre ça, alors je n’ai pu qu’imaginer et compatir sincèrement ; quand tu entends des trucs pareils et que tu es en galère professionnelle dans le même secteur, ça ne fait vraiment pas plaisir… mais passons.
Revenons plutôt sur l’objet de cet article, à savoir le flim en lui-même. J’ai encore du mal à définir la bête. Il doit s’agit d’un documentaire, filmé façon Ozon / nouvelle vague. Le sujet : la mise en musique de paroles de détenus du centre pénitentiaire de Clairvaux. A priori, c’est un sujet bandant quand même : on imagine les difficultés de lier un contact avec une population très particulière, tout le travail de création musicale, et un aboutissement qu’on espère un minimum positif.
J’ai le regret de dire que le film ne porte quasiment sur aucun de ces aspects. Ou alors d’une façon tellement… évaporée que c’en est navrant.
Imagine, ami lecteur, des plans d’une longueur interminable qui te feraient presque croire que la prison est abandonnée. Imagine des plans à contre-jour sans arrêt… ce que je peux tout à fait concevoir quand ce sont les détenus qui sont à l’image, mais qui devient profondément inutile et lassant quand on montre le compositeur en face de ces mêmes détenus (bonjour les changements de plans… dynamisme : zéro), le compositeur dans son bureau qui travaille à ses compos, le compositeur dans le train…
Imagine des types qui s’écoutent parler. (Je suis désolée, ça, c’est au-dessus de mes forces. Humilité : zéro…) Imagine qu’ils ont trouvé le seul détenu français qui a fait l’Ena !
Tu vas dire que sur ce coup-là, je suis de mauvaise foi. A sa décharge, le réalisateur a également trouvé un détenu corse, un Marseillais, et un Russe ou proche voisin. Il y a un effort de représentativité qu’on ne peut certes pas nier, mais bon… je trouve que cet effort reste très superficiel, comme si on avait délibérément choisi ceux qui maniaient le mieux la langue française. Ceci dit, les quelques passages où les détenus lisent leur propre texte sont intéressants, mais aucunement mis en valeur. Tout est au profit du compositeur, finalement.
Imagine encore une fois tous ces plans sur les vieilles pierres de la prison, la lumière qui passe par une fenêtre (encore un contre-jour ! achevez-moi !), un oiseau qui s’envole parmi les ruines, le ciel qui devient gris au-dessus d’un mur… c’est très très joli, mais qu’est-ce que ça vient faire là-dedans ? Il y avait tant d’autres façons de montrer que la prison est finalement aussi un lieu calme et, à l’image de son histoire qu’on devine extrêmement riche, où on pourrait trouver une forme de paix et de rédemption !
Sans mentir, ce film a été un véritable supplice. J’ose l’imaginer pétri de bonnes intentions – sinon, c’est vraiment grave et irrespectueux envers les détenus. Le problème, quand on a de bonnes intentions et un sens artistique aussi limité, c’est que ça tourne en jus de boudin en quelques minutes. Ca devient du Ozon à deux francs six sous (je n’ai pas pu m’empêcher de penser, encore et encore, à la bande-annonce du Refuge, qui est aussi un supplice pour moi… arrêtez le cinéma aâââââââârtistique à la française, par pitié, c’est un massacre !), ça devient du reléchage pour le compositeur, un flim à sa gloire, qui spolie les véritables acteurs du projet dans lequel il les a accompagnés. Surtout que même par cette entrée-là (après tout, pourquoi pas…), le réalisateur n’a aucune personnalité. Aucun point de vue, aucune prise de position. Encore un zéro.
Le flim finit par tellement mépriser les détenus qu’il se termine après qu’on les ait vus voir le spectacle en vidéo – même pas en live, j’imagine que ça leur a été refusé par mesure de sécurité et ouvert au public – sans même avoir leur avis. Les détenus lisent leur texte, parlent (un peu) de leur incarcération, et puis c’est tout. Ensuite c’est le compositeur qui travaille, la feuille qui tombe âââârtistiquement du piano du compositeur pendant qu’il travaille, les répétitions avec le compositeur qui pinaille pour que ça soit juste, le concert avec le compositeur qui dirige ses chanteurs… le tout entrecoupé de plans ââââârtistiques sur les vieilles pierres de Clairvaux.
Ca, plus la b… les compliments mutuels du début, tu comprendras que le Lou, les amies et moi, on n’a pas participé au débat qui a suivi. On s’est levés et on est sortis dignement.
Ce qu’il en sort de tout ça, outre que le flim est vraiment une daube (n’ayons pas peur des mots), c’est que Varock Films. ne fait pas partie du GMCC. Varock Films., c’est de la culture non sponsorisée, non contrôlée, non approuvée par les huiles.
Varock Films., culture guérilla.
Comme tant d’autres. C’est ça aussi qui est navrant, au-delà de nos frustrations en tant que collectif, c’est de se dire qu’on n’est pas les seuls, que partout en France il y a des gens bourrés de talent à qui il ne manque que le petit coup de pouce (pas forcément financier, je te ferais dire…), et qu’à la place de leur donner leur chance, on préfère encourager un type préformaté à l’Ârt Français (oui, dans ces cas-là on met une majuscule…), qui te pondra une oeuvre bien politiquement correcte.
Les zombies, l’humour gras, la prise de position, la vraie, tout ça peut aller se faire foutre et moisir au soleil (ou pas).
Moi je dis, ne nous laissons pas abattre, faisons circuler la culture, toute la culture ! Même celle qu’on a vue au Conservatoire – puisque manifestement elle plaît à certains. Mais bordeldecul, il y a largement assez de place dans l’esprit culturel d’ici et d’ailleurs pour tout le monde !
Guérilla, j’vous ai dit !